24/10/2017

Raqqa, Idlib et autres, la souffrance continue des populations civiles en Syrie

La guerre continue et les souffrances ne diminuent pas sur le terrain. L’aviation russe et syrienne ont intensifiés leurs bombardements depuis le mois de septembre en soutien aux campagnes militaires des troupes pro-régime assistées par des milices islamiques fondamentalistes chiites pro-iraniens et du Hezbollah dans plusieurs régions: Deraa, Deir ez-Zor, Hama, Homs, la Ghouta orientale, Idlib. Dans la région de la Ghouta orientale, plus de 1.100 enfants ont souffert ces trois derniers mois de malnutrition aiguë a indiqué l’Unicef. Cette zone est assiégée par les forces du régime depuis 2013.


La Russie a opposé le 24 octobre son veto à un projet de résolution au Conseil de sécurité des Nations unies visant à prolonger d’un an une enquête sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. La Russie a en effet rejeté un renouvellement du mandat des experts de l’ONU et de l’OIAC (Organisation pour l’interdiction des armes chimiques) chargés d’enquêter sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. C’est la neuvième fois que Moscou utilise son droit de veto pour protéger son allié syrien.

Les Etats Unis ne sont également pas en reste avec leurs bombardements dans leur soi disant « guerre contre le terrorisme » et particulièrement dans la campagne pour la conquête de Raqqa. Selon l’OSDH, plus de 3,000 civils et militaires sont morts durant le seul mois de septembre, le plus meurtrier de l’année. De nombreuses infrastructures essentielles ont également été détruites, notamment de multiples hôpitaux dans les zones hors du contrôle du régime et de l’EI.

Raqqa, l’EI dehors, mais…

L’EI a été définitivement expulsé de la ville de Raqqa à la mi-octobre par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), alliance de combattants (Kurdes, Arabes, Syriaques) dominée par les YPG, branche armée du PYD, avec le soutien de l’aviation de la coalition internationale menée par les Etats Unis au bout de quatre mois d’intenses combats. La défaite du groupe djihadiste à Raqqa est certainement une bonne nouvelle, mais le coût en termes humains, comme à Mossul il y a quelques mois, est terrible.

Plus de 80% de la ville est détruite et / ou inhabitable et les infrastructures de base sont désormais quasi-inexistantes. « La crise humanitaire est plus grave que jamais », a déploré dans un communiqué l’ONG Save the Children quelques jours avant l’expulsion des troupes de l’EI, avec une grave pénurie de nourriture, de médicaments, d’électricité, d’eau potable et de produits de première nécessité. Il n’y a pas non plus d’installations médicales opérationnelles dans la ville et les écoles ont fermé depuis longtemps.

En quatre mois, les combats ont causé la mort d’environ 1,300 et 1,800 civils.[1] Environ 270,000 à 320,000 personnes ont été déplacées par les combats et vivent dans des conditions difficiles dans des camps aux abord de la ville dans des conditions misérables selon l’ONG Save the Children. Elles ne pourront pas revenir tant que la ville n’aura pas été débarrassée des mines et explosifs disséminés par l’EI. Quatorze personnes ont été tuées dans l’explosion de mines laissées dans les ruines de Raqqa depuis l’expulsion de l’EI de la ville.

Avec la perte de Raqqa, l’EI ne contrôle désormais plus que 10 % du territoire syrien – contre 33 % en début d’année –, dont plus de la moitié de la province de Deir Zor, voisine de celle de Raqqa. L’EI est d’ailleurs la cible de deux offensives distinctes à Deir Zor: l’une menée par les troupes du régime et ses alliés, soutenue par la Russie, l’autre par les FDS soutenue par les Etats Unis. Cela n’a néanmoins pas empêché l’EI de multiplier les attaques-suicides et attentats aux voitures piégées dans différentes régions dans les pays. Le groupe djihadiste a aussi multiplié les exactions contre les civils dans les zones dans lesquelles ses soldats se retirent, par exemple le 23 octobre l’EI a été accusé d’avoir “exécuté au moins 116 civils” dans une ville du centre de la Syrie, al-Qaryatayne, avant d’en être chassé.

Après la fin des opérations militaires a Raqqa, une grande partie des FDS ont en effet quitté Raqqa pour d’autres régions, majoritairement pour Deir Zor. Les FDS ont annoncé que la ville et sa province feraient partie d’une Syrie décentralisée et fédérale et qu’elles entendaient en confier l’administration à un conseil civil, créer une police locale et “protéger les frontières de la province des menaces extérieures”.

Le conseil civil est composé de dignitaires locaux et a été créé il y a six mois sous la houlette des FDS. Le conseil a une double présidence, un homme et une femme comme les autres conseils des FDS: le leadership est partagé par Leila Mustafa, une femme kurde de la ville frontalière de Tel Abyad, en majorité arabe, et son homologue arabe Mahmoud al-Borsan, un ancien membre du parlement syrien et un leader de la Walda tribu, qui est influente à Raqqa.

La vrai force politique dominante reste néanmoins le PYD, la branche syrienne du PKK. D’immenses portraits du fondateur du PKK, Abdullah Öcalan, ont d’ailleurs été exposés sur la place centrale de Raqqa, Naeem, lors de l’annonce de la victoire des FDS, tandis que les commandants des FDS dédiaient la victoire à Öcalan et aux femmes.

Il faut souligner une certaine peur et méfiance présentes parmi certains secteurs de la populations locale arabe sur les FDS. Certains activistes syriens ont même parlé d’une nouvelle occupation… [2]

Tout reste donc à faire à Raqqa pour reconstruire la ville, aider les populations locales à reprendre une vie décente et regagner la confiance des populations locales.

De son côté, le régime par la voix du dictateur Bachar al Assad a promis de restaurer l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire national, y compris Raqqa. De son côté, le ministre chargé de la réconciliation nationale, Ali Haïdar, a déclaré que l’avenir de Raqqa ne pourrait être abordé “que dans le cadre de la structure politique finale de l’Etat syrien” en réponse au communiqué des FDS.

Idlib, mais surtout Afrin, dans le viseur d’Ankara

L’armée turque s’est déployé dans la province d’Idlib, dans le nord de la Syrie, en y installant des postes d’observation dans le cadre d’une mission de contrôle troupes des FDS, alors qu’initialement il s’agissait plutôt de déloger Tahrir al-Cham, une alliance militaire dominée par les djihadistes de Jabhat al-Nusra. Ce déploiement militaire turque avec des groupes de l’opposition armée syrienne entrait dans le cadre des accords dit de « désescalade » conclu avec l’Iran et la Russie en septembre et mai. Ce nouveau déploiement à la frontière survient trois mois après un autre entre Aazaz et al-Bab qui devrait permettre d’isoler la ville d’Afrin controlée par les FDS. Le quotidien progouvernemental Yeni Safak n’a d’ailleurs pas hésité à titrer en une de son édition à cette période: « Aujourd’hui Idleb, demain Afrin. ». Le gouvernement turc place également des groupes armés dont il est le parrain et qui lui sont dépendants. A l’heure nous écrivons, les forces turques continuaient leurs incursions dans les territoires au nord du pays.

Pour rappel, la Turquie occupe des territoires au Nord de la Syrie, compris des villes et villages comme Jarablus et al-Bab. Ils ont même installé leurs propres institutions, favorisent leurs propres organisations humanitaires (souvent d’obédiences islamiques fondamentalistes) privant d’autres d’agir, y compris locales, et mettent en place des polices locales entrainées en Turquie…

Des résistances populaires néanmoins…

Cette guerre sans fin contre le peuple syrien n’a pas empêché des actions de résistances populaires. Le 14 octobre dernier, des manifestations significatives ont eu lieu dans les provinces d’Idlib, Homs, la Ghouta orientale et plusieurs autres villes pour la « journée de rage », malgré les bombardements du régime et de la Russie et la menace de groupe fondamentalistes islamiques souvent opposé à ces mobilisations et n’hésitant pas à réprimer activistes et autres secteurs de la société civile. Quelques jours, le 11 octobre, une grève de nombreux commerçants et travailleurs avait été déclaré dans la ville d’Idlib contre les autorités de l’alliance djihadiste de Tahir al-Sham demandant leur démission et que leurs forces de sécurité retirent les masques et les cagoules qui dissimulent leur identité.

De plus, a la prison centrale de Homs, 500 prisonniers politiques se sont mis en grève de la faim depuis la mi-octobre pour exiger une action internationale pour leur libération alors qu’ils sont sous la menace d’une répression majeure du régime.

Des initiatives locales, populaires et démocratiques continuent également dans différentes régions face aux régimes et aux organisations fondamentalistes islamiques.

La résilience de ce qui reste des secteurs du mouvement populaire démocratique face aux multiples ennemis de la liberté et la dignité est admirable dans ce climat guerre continue, dont la fin reste la priorité absolue pour diminuer les souffrances des populations civiles.

Joseph Daher

24 Octobre 2017

[1] Plus de 1000 civils (1 058) décédés sous les bombardements des forces de la coalition menée par les Etats Unis, 311 civils par l’EI et 191 civils par les FDS . Les djihadistes de l’EI ont également utilisé de nombreux civils comme bouclier humain.

[2] On peut avoir une position critique du PYD et de ses pratiques autoritaires (voir les nombreux posts et articles sur ce blog sur la question), mais la comparaison avec les pratiques du groupe djihadiste de l’EI et parler de nouvelle occupation sur le modèle de l’EI ignorent les différences réelles et massives entre les deux groupes (comparer la gestion des territoires entre les deux villes) et relève plus d’une propagande mal placée.

 

21:45 Publié dans Daech, Etats Unis, Iran, question kurde, résistance, Syrie, Turquie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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