13/07/2017

Aux origines de Daech: de l’Irak à la contre-révolution régionale

L’origine de Daech ou du soi-disant « État islamique » (EI) se trouve dans la constitution d’al-Qaida à la suite de l’invasion militaire étatsunienne et britannique de l’Irak en 2003.


Son leader actuel Abou Bakr al-Baghdadi a commencé son expérience djihadiste après l’invasion, lorsqu’il a rejoint la branche irakienne d’al-Qaida sous le commandement du Jordanien al-Zarkaoui. En 2010, il a pris la tête de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL aujourd’hui connu sous le nom de l’EI), qui a remplacé al-Qaida en Irak. 

L’invasion de l’Irak en 2003

L’invasion militaire étatsunienne et britannique fut l’élément décisif dans la première expansion du groupe djihadiste. Les conséquences destructrices de l’invasion ont provoqué la mort d’un million d’Irakiens et le déplacement forcé de 4 millions d’autres, et cela après plus de 10 ans de sanctions inhumaines. La politique d’occupation des États-Unis a créé les conditions de développement de l’EI : répression féroce de toute opposition politique à l’occupation, mise en place forcée de politiques néo­libérales et répression des mouvements syndicalistes indépendants, destruction des institutions étatiques (armée, administration, système universitaire, etc.), mise en place d’un système politique basé sur le confessionnalisme politique. 

Cela sans oublier la politique de « débaathification » mise en œuvre par les forces d’occupation des États-Unis après l’invasion de l’Irak, qui a conduit à une profonde marginalisation de la population sunnite. Avec ces mesures, quiconque avait été membre du parti Baath de Saddam Hussein était immédiatement démis de ses fonctions, exclu du secteur public et perdait sa pension de retraite. La marginalisation des populations sunnites s’est également accompagnée d’attaques fréquentes des forces d’occupation étatsuniennes contre les villes et les villages sunnites. Des dizaines de milliers de prisonniers ont été incarcérés dans des prisons gérées par les USA, où l’isolement, la torture et la « bureaucratie taylorisée de la détention » étaient régulièrement utilisés pour consolider l’occupation.

Ces politiques ont favorisé la montée des tensions confessionnelles et provoqué une terrible guerre opposant groupes extrémistes chiites et sunnites entre 2005 et 2008, avec une moyenne mensuelle de 3 000 morts et des déplacements de populations de plusieurs millions de personnes.

Les gouvernements irakiens successifs dominés par le mouvement fondamentaliste chiite Da’wa continueront et intensifieront même les politiques de marginalisation et d’oppression des populations sunnites. Les milices fondamentalistes chiites, avec l’aide de la République islamique d’Iran, ont également consolidé leur pouvoir durant ces années. Ces milices sont détestées par de larges sections des populations sunnites d’Irak à cause de leurs exactions et de leurs discours et pratiques confessionnels.

Dans ce contexte, un certain nombre d’anciens officiers de Saddam Hussein ont rejoint les rangs de l’EI. Une dynamique également liée à un processus d’irakisation du commandement d’al-Qaida en Irak, au milieu des années 2000, mais aussi aux politiques d’islamisation du régime baathiste à partir du début des années 1990 de tous les secteurs de l’État, y compris l’armée et les services de renseignement, et de la société.

Les processus révolutionnaires

La deuxième phase d’expansion de l’EI va se dérouler après le début des processus révolutionnaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord de 2010-2011. L’EI n’a joué aucun rôle dans les soulèvements populaires et les actions de masse du type grèves et désobéissance civile. Le groupe djihadiste voyait au contraire ces mouvements de manière suspicieuse en raison de leurs revendications démocratiques et sociales. Après la chute du dictateur égyptien Hosni Moubarak, l’EI a d’ailleurs publié une déclaration dénonçant le sécularisme, la démocratie et le nationalisme, appelant les Égyptiens à ne pas remplacer le meilleur par le pire.

Les répressions féroces et massives des anciens régimes et l’incapacité de réaliser les revendications de justice sociale ont progressivement permis l’expansion de l’EI dans certains pays, l’organisation se nourrissant des frustrations populaires et de la radicalisation de certaines sections de la population. L’EI et d’autres groupes djihadistes sont des symptômes du recul des processus révolutionnaires.

Dans ce contexte, l’implication dans la révolution syrienne à partir de la fin 2011 à travers Jabhat al-Nusra (qui était à l’époque une branche de l’EI, financée massivement par ce dernier et constituée de nombreux hauts cadres de l’organisation) a permis au groupe de l’EI de s’étendre à nouveau massivement. Les combats en Syrie ont offert à l’EI un entraînement et des opportunités d’apprentissage sans précédent, en plus du contrôle de larges portions de territoires. La guerre du régime Assad contre le peuple syrien et les aspirations démocratiques du mouvement populaire ont fortement contribué à son expansion.

Dans le même temps en Irak, la répression des manifestations populaires dans les zones sunnites en février 2011 et 2013 va redonner un élan à l’EI. L’armée irakienne, reconstruite sur des bases communautaires et minée par la corruption, était de plus en plus perçue, dans les régions à majorité sunnite, comme une armée d’occupation. L’intensification de la répression et la poursuite des politiques confessionnelles du gouvernement ont poussé des sections de la population à se rallier à l’EI, qui avait presque disparu en Irak en 2010.

Daech a ainsi connu une progression sans précédent à la suite de l’écrasement des mouvements populaires, en se nourrissant de la répression massive perpétrée par les régimes autoritaires, en Syrie et alentour, et des haines religieuses générées par l’intrumentalisation du confessionnalisme.

Joseph Daher 

5 juillet 2017

Article publié dans le journal du NPA l'anticapitaliste: https://npa2009.org/arguments/politique/aux-origines-de-daech-de-lirak-la-contre-revolution-regionale

10:10 Publié dans Daech, Iraq, résistance, Syrie | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | | |

Commentaires

@ Daher
"Son leader actuel Abou Bakr al-Baghdadi "
Il n'est plus le "leader actuel" vu qu'il a été liquidé vraisemblablement par les Russes au mois de mai dernier. Il se trouve qu'un information de devient une vérité que si les Etats-Unis la confirme. En fait ils sont déçus que leur agent ait été liquidé avant d'avoir pu être exfiltré.

"Les répressions féroces et massives des anciens régimes et l’incapacité de réaliser les revendications de justice sociale ont progressivement permis l’expansion de l’EI dans certains pays, l’organisation se nourrissant des frustrations populaires et de la radicalisation de certaines sections de la population."
L'"organisation" s'est nourrie des tonnes d'armes et des masses d'argent fournies par les Etats-Unis et leurs alliés, principalement l'Arabie, le Qatar et la Turquie (sans parler du pillage du pétrole [vendu à la Turquie] et des antiquités [aux pays occidentaux]). Elle a été nourrie par le plan de destruction du Proche-Orient mis au point dès 2001 (cf. déclarations de Wesley Clark). L'EI est une création des Etats-Unis, comme Al Quaida.

L'EI a aussi et surtout été nourrie par l'islam et sa propagande.

Quant à la population (c'est pour le "populaire"), elle a massivement fui la guerre, elle n'a pas "nourri" les terroristes.

Votre biais idéologique est stupéfiant.

Écrit par : Massoud | 14/07/2017

@Massoud,

Bravo pour votre commentaire. Sa conclusion est parfaite. Le seul terme "idéologique" suffit largement à tout expliquer chez ces dogmatiques éternels. Je prendrai un petit moment pour écrire un petit mot là-dessus dans mon blog.

Écrit par : Jean Gowrié | 14/07/2017

Les choses ne sont pas si simples, Massoud et Gowrié. Ce n`est pas par hasard que l`extrémisme islamiste a pu décoller a la fin du vingtieme siecle et pas avant. Pourtant, l`extrémisme ne date pas d`hier dans l`islam, tout comme elle a été présente aussi dans le catholicisme par le passé. A force d`humilier le monde arabe, l`occident a fini par déclencher l`avalanche. Et encore, meme dire cela est simplifier. Le djihad n`est que le symptome du mal et éliminer physiquement les djihadistes ne suffira pas. Il faudra redonner l`espoir a des centaines de million de musulmans et ca ne sera ni rapide, ni facile.

Écrit par : jean jarogh | 16/07/2017

Il ne faut pas oublier qu il y a aussi une volonté meurtrière de détruire les pays les plus développés humainement et intellectuellement parlant du proche orient particulièrement des républiques (Libye,Irak,Syrie...). Dans cette sale plaisanterie de "printemps Arabe", printemps qui s est avéré le Printemps de Daech, D comme Destruction autant à cause de leurs arrivées sur place que forcément une autre et une 2 ème Destruction pour les faire partir ou les liquider, 2 plans A et B inclus dans le programme(à voir Kobané/Ain Al Arab, Alep, Raqqa, Mossoul, Palmyre...etc..).

Avez vous vu un pays arabe tenu par des Emirs ou des Rois subir une simple petite égratignure par Daech, par la France, USA, Otan?? Et qui sont les plus grands gagnants de ce qui se passe à côté comme destructions in-imaginables dans cette région?

Écrit par : Charles 05 | 16/07/2017

Tres juste, Charles 05. Derriere cette destruction organisée, les "néocons" de Washington menés par la dynastie Bush et leur muses du "seul État démocratique du Moyen-Orient".

Écrit par : jean jarogh | 16/07/2017

"A force d`humilier le monde arabe, l`occident a fini par déclencher l`avalanche." Très concrètement : Saddam Hussein était un véritable héros parmi les masses populaires arabes, de la Mauritanie jusqu'à la Jordanie. Les Arabes le voyaient comme un nouveau Saladin et les Kuweitis étaient et sont encore détestés pour leur arrogance...
George W Bush est bien le pire président des USA qui ait jamais exercé et nous payerons ses erreurs et ses bêtises jusqu'à la fin de l'humanité.

Écrit par : Géo | 16/07/2017

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